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DRNE - Droit de ressources naturelles et de l'énergie

Chaire de recherche et d’innovation Goldcorp en
droit des ressources naturelles et de l’énergie

Goldcorp Research and Innovation Chair in
Natural Resources and Energy Law

La coutume au secours de l'environnement: l'exemple des "forêts sacrées" chez le peuple Senoufo de Côté d'Ivoire

08 Juin 2016

Résumé 

Le développement socio-économique de la Côte-d'Ivoire, axé essentiellement sur l'agriculture, s'est effectué au détriment de l'exploitation anarchique du patrimoine forestier national. La forêt ivoirienne est passée de 21 millions d'hectares en 1957 à quelques 2 millions ha aujourd’hui. Heureusement, l’on constate qu’il existe encore un peu partout sur le territoire ivoirien, des forêts dites « sacrées », issues de pratiques culturelles ancestrales, qui, en dehors de toute protection légale, échappent au drame forestier ivoirien. Pour illustrer nos propos, nous avons pris l’exemple du Poro, une coutume ancestrale Senoufo, qui a pour lieu d’expression la « forêt sacrée » et son caractère inviolable contribue à la protection de l’environnement.

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À  peine un demi-siècle, la Côte d’Ivoire a perdu plus de 85 %de son couvert forestier national. En effet, celui-ci est passé de 16,5 millions d’ha  en 1960 à 12 millions d’ha en 1970, avant d’atteindre 4 millions d’ha en 2000. Ce chiffre est aujourd’hui de 2 millions ha, ce qui correspond à moins de 13%[1] du territoire national contre 78% au moment de l’indépendance. Les causes de cette dégradation accélérée de la ressource forestière sont diverses et multiformes alliant raisons politiques et socioéconomiques.

Heureusement, l’on note qu’il existe encore des pratiques culturelles et coutumières participant à la protection de l’environnement. Ces pratiques ont, en effet,  permis la conservation depuis des millénaires, de certains espaces considérés comme « sacrés »,   renfermant plusieurs espèces végétales et animales. Ces espaces, très souvent communautaires, conservés comme cimetières pour les autorités villageoises, sanctuaires pour les fétiches, lieux de cultes pour les ancêtres, lieux d’adoration pour les génies, lieux d’initiation ou de formation pour les jeunes, sont communément appelés des « forêts sacrées ». Les « forêts sacrées » peuvent être définies comme des espaces boisés, craints et/ou vénérés, réservés à l’expression culturelle d’une communauté donnée et dont l’accès et la gestion sont réglementés par les pouvoirs traditionnels[2]. On en dénombre un peu plus 5.549 sur l’ensemble du territoire ivoirien[3]. Comment ces forêts ont-elles pu échapper à cette destruction anarchique nonobstant l’absence de toute protection gouvernementale?

L’étude du cas particulier des SENOUFO de Côte d’Ivoire permet peut-être d’apporter certains éléments de réponse à cette question. Les senoufo sont un groupe ethnique que l’on retrouve également au Burkina-Faso et au Mali, qui, du fait de l’usage d’une tradition ancestrale, possède des « forêts sacrées » communément appelées « bois sacrés ».

Légende : Photos « forêts sacrées » du village de Prémafouolo, une banlieue de la ville Korhogo » par Allassane Donalougo Yeo 

Le présent billet s’attachera à montrer qu’à côté du droit étatique, il existe des us et coutumes, à l’efficacité redoutable, contribuant à la préservation de la forêt. Notre  démarche est construite selon le triptyque suivant : la culture traditionnelle Senoufo ou Poro remplit les critères de la coutume au sens juridique du terme. Elle a pour lieu d’expression le « bois sacré », et son caractère inviolable contribue à la protection de la forêt.

1. Le PORO, une coutume ancestrale Senoufo

Le Poro est…

Le PORO est un rite initiatique d’une durée de 21 ans, subdivisé par cycle de 7 ans, adressé principalement aux hommes et accessoirement aux femmes. Tout Senoufo mâle sous peine de déconsidération sociale est tenu de s’initier au culte du Poro. Entre l’âge de 7 ans et 15 ans, le jeune adolescent intègre avec ses promotionnaires un « bois sacré », où il suivra un rite initiatique qui lui permettra d’acquérir un nom, un langage, une formation spirituelle et sociale lui conférant un statut privilégié d’homme parfait au sens de la société Senoufo. Le Poro, école initiatique orale, échelonnée sur une longue période et temps, semble de notre point de vue, remplir les critères d’une coutume.

…une coutume…

De l’avis de la doctrine, deux éléments sont indissociablement requis pour consacrer l’existence d’une norme coutumière, l’un matériel et l’autre psychologique[4]. L’élément matériel, c’est la répétition dans le temps et dans l’espace d’un usage, d’une pratique. L’usage doit être continu, c’est à dire constant, uniforme, fruit d’un processus relativement lent et long. Et comme toute loi, l’usage doit revêtir un caractère général et impersonnel à l’égard de tous les sujets. 

L’élément psychologique, ou opinio juri (sive necessitatis), vient s’ajouter à la pratique pour former la coutume. C’est la conviction, le sentiment des sujets de droit d’être lié par la norme coutumière.

Appliqués au cas d’espèce, les éléments constitutifs tendant à ériger le Poro au rang de coutume sont réunis. En effet, relativement à l’aspect spatial de la pratique, il va sans dire que notre réflexion porte sur les Senoufo de Côte d’Ivoire que l’on retrouve dans la partie nord du pays.

Pour ce qui est de l’aspect temporel, il convient de noter que la préexistence de cette pratique avant l’ère coloniale ne souffre d’aucune ambiguïté. En attestent les écrits des colons Vendeix (M.J.)[5]  et Delafosse (M.)[6]  dont l’un des quartiers de Korhogo[7] porte d’ailleurs le nom.

Quant à l’élément moral ou subjectif, qui est l’idée d’être lié par la loi, la loi ancestrale, il   va au-delà de la simple soumission au droit coutumier. Le Senoufo voue un culte particulier au Poro dont l’activité dirige toute sa vie coutumière. L’initiation au Poro se déroule de jour comme de nuit, exclusivement à l’intérieur du « bois sacré », loin des regards indiscrets et profanes.

…qui a pour lieu d’expression « le bois sacré ».

Le « bois sacré », ou « Sizang » en Senoufo renvoie à deux réalités : au sens propre, il désigne une petite forêt dense ou clairsemée, généralement situées à proximité immédiate des villages. Son nombre et sa superficie varient en fonction de la densité de la population et de la forme de l’agglomération. Les accès sont souvent réduits à des sentes dessinées par le seul passage des hommes et des bêtes, et bien régulièrement débroussaillés. Le reste du couvert végétal ne fait l’objet d’aucun soin particulier si ce n’est l’usage du bois mort pour des rituels. Au  centre, on y trouve des abris divers, construits en paille et/ou en poterie où sont gardés les masques et autres objets de culte servant à la tenue régulière de l’école initiatique qu’est le Poro[8].

Dans un sens figuré, « bois sacré », rime avec Poro. Les deux notions sont si étroitement et intrinsèquement liées qu’on ne peut évoquer l’une sans faire allusion à l’autre. Le «Sizang» est le lieu d’initiation par excellence du Poro, institution complexe régissant toute la vie du Senoufo de sa plus tendre adolescence à sa mort. Le « bois sacré », est le lieu où se dispense le Poro, enseignement traditionnel oral, ésotérique, secret, spécifiquement religieux, ritualisé en un processus initiatique de trois étapes dont la fin de chacune est marquée par un ensemble de cérémonies.        

Comme toute loi, tout manquement ou transgression est irrémédiablement sanctionné par le mécanisme du Poro. La sanction est prononcée par la communauté, présidée par un chef, également chef du « bois sacré », et tirant sa légitimité du Poro. Le respect rigoureux des interdits édictés par le mécanisme du Poro permet ainsi à la communauté de garder jalousement ses reliques forestières, ses espèces végétales, en un mot sa riche biodiversité[9].

2. La contribution de la coutume à la préservation de l’environnement : l’inviolabilité de la «forêt sacrée»

En Côte d’Ivoire, il existe deux types de forêts : les forêts classées et les forêts sacrées. Les forêts classées à l’instar des parcs et réserves sont régies et règlementées par l’État.  Le régime juridique forestier ivoirien remonte en effet à l’ère coloniale avec le décret du 20 juillet 1900 qui pose les bases de l’exploitation forestière. Ensuite suivra toute une panoplie de mesures, lois et codes dont le dernier en date est le code forestier de 2014. Tout cet arsenal juridique n’a pour autant pas réussi à stopper l’hémorragie forestière. Les agressions contre la forêt sous le regard complice ou impuissant des autorités étatiques  sont omniprésentes.

Contrairement aux parcs et forêts classées largement infiltrés et illégalement exploités, les forêts sacrées sont restées intactes. Comment, alors qu’elles ne bénéficient d’aucune protection légale, ces forêts ont-elles pu résister à cette tragédie forestière?  La réponse pourrait à priori être perçue dans la double résonnance de l’adjectif «sacré» qui renvoie à « ce qui est interdit aux hommes», à « ce qui est chargé de présence divine»[10]. Les cultes,  les interdits, les contes et légendes,  qui font état de plusieurs sanctions encourues par les contrevenants aux manquements envers la forêt ont consolidé la crainte et le respect chez les populations. Les interdictions énoncées par les gardiens de la coutume concourent à préserver la forêt, la faune et la flore. Tout homme, toute femme et tout enfant dès son plus bas âge sait qu’il est interdit d’y couper ou d’y ramasser des fruits, d’y ramasser du bois mort et à fortiori d’y couper du bois vert, d’y chasser pêcher ou tuer un animal en gestation, d’y mettre le feu (y compris même accidentellement), d’y faire son champ ou encore de commercialiser les plantes médicinales.

L’autre caractéristique importante des « forêts sacrées », c’est le fait qu’elles sont incessibles et inaliénables, car propriété collective du village et des ancêtres. Il est par conséquent difficile, voire impossible pour un individu ou un lignage d’y revendiquer une quelconque propriété. Ce qui les met davantage à l’abri de toute vente, défrichement, destruction ou exploitation agricole.

Les « forêts sacrées » font l’objet de tout un ensemble de règles orales d’évitement qui valent aussi bien pour les populations autochtones et allochtones, que pour les autorités, coutumières, religieuses et étatiques. Par ailleurs, le respect scrupuleux de ces interdits témoigne de la volonté commune des populations et des gardiens de la tradition de sauvegarder les « forêts sacrées » et partant la biodiversité. Autrement dit, les autorités traditionnelles avaient leur propre stratégie de conservation de la biodiversité, et cela, bien avant l’arrivée des colons.

Il convient enfin de noter qu’au-delà de la Côte d’Ivoire, on retrouve des forêts sacrées dans différents pays africains : Burkina Faso, Ghana, Bénin, Mali, Guinée. Ne devrions-nous pas songer à coordonner leurs actions dans le cadre de programmes régionaux visant à intégrer les pratiques traditionnelles comme moyen de conservation de la biodiversité?

 


[1] États généraux de la forêt, de la faune et des ressources en eau  tenue du 16 au 19 novembre 2015, discours d’ouverture du premier ministre Daniel Kablan Duncan, en ligne, http://www.sodefor.ci/index.php/fr/45-articles/articles-infos/495-eco2, consultée le 25 novembre 2015.

[2]  Définition fournie par «La Croix Verte de Côte d’Ivoire» ONG de lutte contre  la déforestation, en ligne http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-5869.html consultée le 16 mai 2016.

[3] Rapport pour les États généraux de la forêt, de la faune et des ressources en eau, Gestion durable des ressources forestières, 31 juillet 2015, en ligne http://www.eauxetforets.gouv.ci/images/stories/2015/etats_generaux/docs/..., consulté le 25 novembre 2015, p.22.

 

[4] Voir René Degni Segui, Introduction à l’étude du droit, édition Universitaires de Côte d’Ivoire, Abidjan, 2009, p. 97.

[5] Nouvel essai de monographie du pays senoufo, bulletin du comité d’études historiques et scientifiques de l’A.O.F., numéro 4, 1934.

[6] HautSénégal-Niger, Paris, 1912 et vocabulaire comparatif de plus de 60 langues ou dialectes parlés en Côte D'Ivoire et dans les régions limitrophes, Paris ,1904.

[7] La plus grande ville du nord de la Côte d'Ivoire. Selon le découpage administratif, c’est le chef-lieu de la région du Poro.

[8] Cartry M (1993). - Les bois sacrés des autres : les faits africains. In : Les bois sacrés. Actes du colloque international de Naples. Collection du Centre Jean Bésard. Naples, p. 195.

[9] Lassane Yameogo, « Le patrimoine méconnu des bois sacrés de la ville de Koudougou (Burkina Faso) : de la reconnaissance à la sauvegarde », Cahiers de géographie du Québec, vol. 59, n° 166, 2015, p. 80.

[10] Danouta Liberski-bagnoud, Anne Fournier, Saibou Nignan, Les « bois sacrés», faits et illusions à propos des sanctuaires boisés de Kasena (Burkina Faso), Paris, éditions Karthala, 2010, p.62.

Axe thématique: 
Acceptabilité sociale
Type publication: 
Notes de recherche

À propos de l'auteur

Senoufo, originaire de la commune de Korhogo,  Allassane Donalougo Yeo est titulaire d’un DEA en droit international public de l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan (Côte d’Ivoire). Candidat à la maîtrise en droit de l’environnement et sécurité alimentaire à l’université Laval, il travaille sur la thématique de l’adaptation aux changements climatiques en Afrique de l’Ouest. Depuis 2010, il est membre fondateur d’une ONG ivoirienne de protection de l’environnement dénommée HEAL THE WORLD.